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Dépasser sa propre violence

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Écrit par ZeAnim, le 09/08/2010 à 13:24

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Introduction
Journée_fra © © Gaël Kaboal - Scouts et Guides France
La fraternité n’est pas un long fleuve tranquille, même pour les chrétiens ! Frédéric Rognon, pasteur et professeur en philosophie, éthique et anthropologie de la religion à l’Université de Strasbourg, en sait quelque chose puisqu’il a publié « Gérer les conflits dans l’église » en 2006, puis « Les chrétiens et la violence » en 2008. Il fait le distinguo entre « conflits » et « violence » et nous invite à surmonter ces tensions du vivre ensemble dans l’amour.
Comment définissez-vous la fraternité ?
Jeunes de tous pays © SNPM
Nous avons presque tous des frères et (ou) des soeurs, nous avons donc tous l'expérience de ce qu'est la "fraternité". Car la fraternité, c'est vivre "en frères et soeurs" : vivre avec les autres comme s'ils étaient nos frères et nos soeurs, comme si nous avions les mêmes parents. C'est donc, pour nous chrétiens, nous souvenir que l'autre, le camarade, le voisin, le coéquipier mais aussi l'adversaire sportif, le compatriote mais aussi l'étranger, l'ami mais aussi l'inconnu, est fils ou fille du même Père céleste que moi. Et pour les non-chrétiens, c'est reconnaître en tout homme et toute femme un membre de la même famille des humains, de la même humanité.
Est-ce encore une valeur de la république française ?
Jeunes de la Pastorale des migrants © SNPM
En fonction de cette définition, on peut estimer que la société française est moyennement fraternelle. Le racisme, le nationalisme, la xénophobie, l'indifférence envers les plus petits et mêmes envers nos voisins, toutes attitudes anti-fraternelles et notamment contraires à l'Evangile, sont encore assez courants. Mais en même temps, il faut relever toutes les actions de solidarité au quotidien, que l'on oublie trop souvent. 20 millions de Français, soit la moitié de la population adulte, font des dons pour des causes humanitaires ou caritatives. C'est énorme ! Et 12 millions, soit plus d'un quart de la population adulte, s'engagent dans des associations, donnent du temps, de l'énergie, de l'imagination, pour rendre notre monde un peu meilleur. Ce chiffre est aussi très impressionnant. Alors, pour le troisième terme de la devise républicaine qui s'affiche au fronton de toutes les mairies : "fraternité", nous pourrions dire : "pas mal, mais peut encore mieux faire" !
Comment agir en frères et soeurs ?
Pr F. Rognon © ZeBible.com
Si nous réfléchissons une minute à la manière dont nous nous comportions avec nos frères et soeurs lorsque nous étions enfants, il n'est pas certain que nous n'ayons que des souvenirs idylliques, où "tout baignait". Eh bien, vivre en frères et soeurs une fois adultes, avec nos frères et soeurs en humanité, c'est la même chose : ne soyons pas naïfs au point de croire que l'on peut vivre ensemble sans tensions, sans conflits. Les conflits sont tout à fait naturels, ils font partie de la vie. Mais vivre en frères et soeurs, c'est apprendre à gérer ces conflits, à dialoguer, à faire des concessions, à se rapprocher de ceux que nous avons du mal à aimer, et finalement à se pardonner et à se réconcilier. C'est mettre en pratique tout au long de sa vie ce que, je l'espère, vos parents vous ont enseigné pour vivre en famille, avec les tensions et les conflits qui sont inévitables, mais en les surmontant dans l'amour.
Comment régler les conflits sans utiliser la violence aujourd'hui ?
Journee-Arbre © © Olivier Ouadah- Scouts et Guides France
C'est effectivement à cela que nous sommes appelés : gérer nos conflits sans violence. Il faut bien distinguer "conflit" et "violence". Le conflit est une tension relationnelle, qui peut être violente, mais qui peut aussi ne pas l'être. La violence, ce n'est pas seulement la violence physique, c'est toute attitude qui nie la dignité de l'autre, qui refuse à l'autre le droit d'être qui il est, et donc d'être différent. Cela commence donc avec les paroles de jugement, et même avant la parole, avec le regard de mépris ou l'indifférence. Il y a donc deux sortes de conflits : les conflits sans violence (que l'on va appeler les "conflits d'objet", parce qu'ils concernent un objet précis), et les conflits violents (que l'on va appeler les "conflits de personnes", parce qu'ils mettent en cause l'intégrité physique ou psychologique de la personne de l'autre). Si donc nous voulons gérer nos conflits sans violence, il nous faut dialoguer et faire des compromis au sujet de l'objet du conflit, avant que celui-ci ne devienne un conflit de personnes, et si c'est déjà le cas, il nous faut renoncer à poursuivre nos jugements, nos insultes, voire nos coups, pour revenir à un conflit d'objet sur lequel nous pourrons négocier. Pour nous aider à aller dans ce sens, il y a des techniques assez précises, notamment la médiation : un médiateur professionnel peut intervenir dans un conflit à l'appel des parties qui sont impliquées ; son rôle n'est pas de trouver ni de proposer une solution, encore moins de l'imposer comme un juge ou un arbitre, mais d'aider les adversaires à trouver eux-mêmes une solution qui leur convienne à tous : une solution gagnant-gagnant. Pour cela, il a un savoir-faire qu'il a acquis au cours d'une formation d'au moins deux ans (bac + 2).
Les chrétiens ont-ils un rôle à jouer pour un monde plus fraternel ?
Journée_FRA © © Olivier Ouadah- Scouts et Guides France
Souvenons-nous que la violence est interdite aux chrétiens : "ne jugez pas", "ne dis pas à ton frère ou à ta soeur : imbécile !", "remets ton épée à sa place"... C'est donc la violence qui doit être combattue, et le conflit qui doit être reconnu et mené vers sa résolution dans l'amour. Le rôle des chrétiens est donc non seulement de renoncer à toute violence, mais d'aller plus loin que le simple respect : de mettre en oeuvre l'amour que le Christ nous a enseigné. Cela n'est possible que parce que Dieu nous a aimés le premier, sans aucune condition. Les chrétiens sont donc ceux qui propagent l'amour dont ils savent qu'ils bénéficient d'une manière inouïe. Pour cela ils peuvent s'appuyer sur les textes bibliques, qui contient autant le pire (Caïn contre Abel, Saül contre David...) que le meilleur (la réconciliation de Jacob et Esaü ou de Joseph et ses frères, et bien entendu l'enseignement de Jésus-Christ).
Finalement, la non-violence, qu'est-ce que c'est ?
Journée_Frat © © Olivier Ouadah- Scouts et Guides France
La non-violence que Jésus nous enseigne, ce n'est pas de refouler la violence ou de la nier. Nous portons tous en nous de la violence, et l'ignorer n'a pour effet que de la faire resurgir plus tard et plus fort. La non-violence consiste à reconnaître sa propre violence, et à la maîtriser, la convertir en amour. C'est comme si nous avions chacun un pit-bull à l'intérieur de nous : nous ne pouvons pas nous en débarrasser, mais nous pouvons le museler. La non-violence consiste à museler son pit-bull intérieur... et à convaincre son adversaire de faire de même : ce qui n'est pas évident ! La non-violence, ce n'est donc pas l'absence de violence, c'est la violence domestiquée, la violence qui a trouvé son maître. La violence de Caïn n'a pas trouvé son maître, elle n'a pas pu s'exprimer en paroles, alors elle a fait son oeuvre de destruction. La violence rusée de Jacob face à Esaü a trouvé son maître lorsque Jacob a combattu contre l'ange, c'est-à-dire contre Dieu et avec Dieu, contre lui-même et avec lui-même, dans un terrible combat intérieur, jusqu'à ce qu'il muselle sa propre nature et reçoive une nouvelle identité : il s'appellera désormais Israël. La violence vengeresse de Joseph face à ses frères a trouvé son maître, et s'est convertie en amour et en réconciliation, lorsque l'un de ses frères, Juda (qui n'est autre que l'ancêtre direct de Jésus !) s'est proposé comme otage à la place de Benjamin, il a donné sa vie, ce qui a eu pour effet de toucher le coeur de Joseph, et de le conduire à renoncer à la vengeance. Il y a un très beau chant de Taizé qui dit ceci : "Jésus le Christ, lumière intérieure, ne laisse pas mes ténèbres me parler ! Donne-moi d'accueillir ton amour !" Lorsque nous descendons dans une cave ou dans une grotte avec une torche, les ténèbres reculent, puis se referment derrière nous. Jésus-Christ est notre torche qui fait reculer les ténèbres de notre vie intérieure, qui les "assigne à résidence" en quelque sorte. La non-violence évangélique consiste à garder cette torche toujours allumée en nous, pour suivre le Christ dans notre vie quotidienne, avec nos frères et nos soeurs.

Dernière mise à jour le 30 Août 2010

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