Tournage (Christian) © DR
Ce n'est pas un hasard si Henry Quinson a été choisi comme conseiller monastique pour l'ensemble du film (scénario, décors, costumes, chants...)
Des hommes et des dieux, sorti au cinéma le 8 septembre. Dès qu'il entre au monastère de Tamié en 1989, où il suit le noviciat cistercien, l'ex trader fait la connaissance de Frère Paul, puis de Christian, Christophe et Célestin lors de leurs passages en France, tous moines et martyrs à Tibhirine. Après la traduction du livre de John Kiser
Passion pour l'Algérie : les moines de Tibhirine (2006), Henry Quinson publie
Prier 15 jours avec Christophe Lebreton (2007), puis son récit autobiographique Moine des cités,
De Wall Street aux Quartiers Nord de Marseille (2008), où il revient sur ses liens personnels avec Tibhirine et l'Esprit de fraternité universelle dont vivaient les moines. Entretien.
Affiche du film © Mars Distribution
Henry Quinson : « Je désirais réaliser ce film. Il est venu à moi. L’histoire est assez étonnante. C’est le 7 avril 2009, à 11h24, que je reçois un mail d’Etienne Comar qui souhaite me rencontrer au sujet d’un film sur les moines. Je n’en crois pas me yeux, car j’ai moi-même présenté cette idée le mois précédent à un vieil ami qui travaille chez Pathé. Il était sceptique : « Tu n’es pas scénariste professionnel, et ces sept moines qui se font tuer ce n’est pas très gai…Chez Pathé on fait surtout des comédies. »
Le 12 avril, après réflexion, je réponds à Etienne Comar, qui me propose aussitôt de rencontrer Xavier Beauvois à Paris le 4 juin. Très vite, Xavier me demande d’être son 'conseiller monastique' en raison de mon expérience de cinq ans à l’abbaye de Tamié, du fait que je connaissais quatre des frères assassinés, que je suis allé à Tibhirine, que j’ai traduit l’enquête de John Kiser et que j’ai moi-même écrit un livre sur Frère Christophe. Plus tard, il me dira que c’est aussi parce que j’ai un téléphone portable et un ordinateur, que j’aime les huîtres et bois volontiers de la bière ! L’expérience monastique devait se doubler d’une certaine 'modernité' et sens de la 'convivialité' ».
Tournage (Luc) © DR
Henry Quinson : «
Je veux d’abord louer le travail d’Etienne Comar, car son idée de
bâtir le film sur la période 1993-1996 est à la fois judicieuse et courageuse. Judicieuse parce que cette période correspond au journal de Frère Christophe (une mine de renseignements de première main) et à la période clé pour comprendre la décision de la communauté de rester à Tibhirine malgré la menace du terrorisme et la pression des autorités. Courageuse parce qu’il aurait été plus spectaculaire de faire un thriller sur les 56 jours de captivité (dont on ne sait pas grand-chose) et sur la mort des moines (qui fait régulièrement la une de l’actualité).
J’ai lu attentivement le scénario en ayant pour mission d’en signaler les invraisemblances monastiques et religieuses ou les inexactitudes historiques. Etienne Comar a été très attentif à mes nombreuses remarques. J’ai aussi essayé de tenir compte des réactions des familles. Je dois ajouter que le Ciel est intervenu pour supprimer la scène finale des têtes coupées, que Frère Didier de Tamié et d’autres trouvaient insupportable. Ce qui s’est passé est surprenant : le jour du tournage de l’enlèvement, la neige est tombée et le brouillard s’est levé : Xavier Beauvois m’a dit qu’il avait « entendu » les frères et que le film s’arrêterait sur ces images de blancheur absolue nimbée de mystère. Cela n’était pas prévu dans le scénario ! Je dois donc témoigner humblement du fait que j’ai été grandement aidé par plus grand que moi.
J'ai même été amené à réécrire certaines scènes dont le très important dialogue sur le martyre entre Christian (Lambert Wilson) et Christophe (Olivier Rabourdin). Je trouvais que ce sujet primordial n’était pas traité (une seule mention du mot « martyre » dans la première version du scénario que j’ai eu entre les mains). Ce travail s’est toujours fait avec Etienne Comar et Xavier Beauvois, professionnels expérimentés, seuls capables d’éviter tout bavardage théologique inutile. Conformément à la vie trappiste et aux règles du septième art, la parole devait rester sobre, minimaliste. Lorsque la production m’a demandé conseil pour les sous-titres en anglais, j’ai pris la mesure de cette ascèse : le film est très silencieux (35 750 signes). Trente pour cent du texte (pour moitié dialogues, pour moitié chants) sont des propositions personnelles retenues par Xavier Beauvois. »
Tournage (chant) © Alice Cambournac / Why Not Productions
Henry Quinson : «
Le chant constitue l’une des originalités majeures du film et a soudé les acteurs. Etienne Comar et Xavier Beauvois m’avaient demandé de donner du corps au squelette du scénario. Par exemple, lorsque le scénario mentionnait : « Les moines prient »,
je devais proposer les chants appropriés à la fois à l’histoire et au moment de la journée : treize morceaux en tout, que les acteurs ont appris avec François Plogar, maître de chœur réputé, connaissant bien le chant monastique. Les familles n’avaient pas trouvé le scénario « assez monastique », mais elles ne pouvaient pas savoir tout ce qu’apporterait le choix d’un répertoire et son utilisation comme unique musique du film (représentant aussi 15% des paroles du film). Cette contribution a donc été essentielle. Mon expérience monastique à Tamié pendant cinq ans et ma pratique de la liturgie à Marseille pendant quatorze ans a permis un choix de textes et de musiques finement accordés au propos du film.
Le montage ressemble à une tragédie grecque ponctuée par le chœur des moines. Ce n’est pas de la décoration musicale : c’est l’expression d’une prière enracinée dans la vie quotidienne et le drame des événements.
Tournage (monastère) © DR
Henry Quinson : « Michel Barthélémy est le chef décorateur pour ce film. J’ai une immense admiration pour cet homme aimable, efficace, curieux, amoureux de toute chose belle. Je lui ai fourni les nombreuses photos de détails que j’avais prises en 2006 à Tibhirine. Je lui ai aussi montré beaucoup de vidéos.
A partir de ce travail de documentation, plusieurs éléments du monastère ont été recréés à l’identique : autel, ambon, vierge du cloître notamment. Le monastère d’Echourgnac nous a prêté l’icône du Christ commandée par Christian de Chergé. Le choix du lieu était décisif : j’ai insisté pour trouver un lieu déjà choisi par de vrais moines, car ces hommes de stabilité ne choisissent pas leur point d’ancrage par hasard !
Tioumliline était idéal, car c’était le Moyen Atlas comme à Tibhirine (même végétation, même cadre montagnard), mais c’était aussi une fondation bénédictine (quoique inhabitée depuis 1968). Pour la chapelle, j’ai pu très librement organiser l’espace. Plus le film avance, plus les bancs se rapprochent, signe d’une communauté de plus en plus unie et soudée face à l’épreuve. »
Tournage (costumes) © DR
Henry Quinson : « J’ai travaillé avec Marielle Robaut
à Paris.
Le plus difficile pour elle était d’obtenir une coule monastique, ce vêtement liturgique si particulier ! Je remercie l’abbaye de Tamié d’avoir accepté de nous donner un exemplaire de ce vêtement si important pour le film. Mon seul regret est de n’avoir pu corriger à temps les aubes des moines prêtres, qui sont munies de capuchon. Mais le grand public se moque de ce genre de détail ! Mektoub ! Pour le reste, j’ai embêté les deux personnes déléguées sur le tournage en demandant que les tuniques de moines soient rallongées. Pour les villageois, j’ai donné des photos, car les Marocains portent plus la djellaba que les Algériens et moins la moustache…»
Tournage (Christophe) © Why Not Productions
Henry Quinson : « Outre ma profonde sympathie pour le style de vie de Tibhirine et les liens directs évoqués précédemment, je crois que le cinéma est l’art majeur de mon époque. L’image est revenue en force à la fin du deuxième millénaire comme vecteur du langage et de la culture.
La télévision, le cinéma, les DVD et le streaming sur Internet sont les nouvelles médiations offertes au mal mais aussi au bien, donc à l’Esprit saint pour annoncer l’Evangile aujourd’hui. C’est tant mieux car les mots n’ont jamais suffi pour « dire Dieu » : le Verbe s’est fait
chair, l’eucharistie se célèbre avec
du pain et du vin, Dieu se dit aussi dans
les icônes et
l’architecture gothique ou romane.
Un film de deux heures, c’est une
cathédrale, c’est-à-dire un budget de plusieurs millions d’euros, une équipe de plus de cent techniciens, artisans et acteurs, au moins une année de travail.
Où l’homme moderne peut-il passer deux heures sans coupures publicitaire, sans appel sur son téléphone portable, sans bruit de voiture ? Il ne lui reste plus que
cet oratoire improbable : la salle de cinéma. Elle est noire, elle est silencieuse, elle attend la lumière. Et
le spectateur qui a une âme attend une vraie lumière. Donner à voir et entendre les moines de Tibhirine à des centaines de milliers de personnes par le cinéma, c’est
renouer avec notre tradition : mettre en scène le martyre – c’est-à-dire le témoignage – de frères lumineux.
Des frères obscurs deviennent des « frères lumière ». Le testament spirituel de Christian de Chergé devient accessible au plus grand nombre, à ceux qui ne franchissent pas le seuil de nos églises ou de nos temples.
« Je voudrais que l’on se souvienne », écrivait-il…
Au temps de nos ancêtres les romains, on allait voir de vrais chrétiens se faire manger par de vrais lions. C’était ignoble. Mais ces spectacles malsains ont été des chambres d’écho pour l’Evangile. «
Pourquoi ces chrétiens abordent-ils la mort avec autant de courage et de sérénité ? », se demandait une partie du public. «
Que leur reproche-t-on exactement ? »
Le cinéma aujourd’hui est souvent brutal, sanguinaire et insensé. Mais au lieu de nous plaindre, jetons-nous plutôt dans
l’arène ! Rendons-le profond, délicat et riche de sens ! »
Tournage (Luc) © DR
Henry Quinson : « L’homme moderne se détourne (à bon droit) du pharisaïsme et de l’obscurantisme. Il reste ouvert à la vie spirituelle authentique, même si elle lui fait peur (car la liberté fait peur).
Je pensais que le film serait sélectionné pour le festival de Cannes
sur la base de son originalité et de la qualité du scénario, des acteurs, de la photographie (j’ai admiré le travail de Caroline Champetier), des décors et du son. La réception enthousiaste des critiques et du grand public démontre qu’
un beau film sur la bonté peut être bien accueilli. C’est pour les amoureux du septième art et pour les amoureux de l’homme que nous avons fait ce film.
C’est le plus bel hommage à ce travail d’incarnation du Verbe. Le film montre bien que le « Dieu Amour » est aimé à travers les hommes qui l’incarnent (moines et villageois du Maghreb). »
Tournage (Michel) © DR
Henry Quinson : « Je me méfie du mot 'message' quand il s'agit de la Bible. Dieu fait plus qu’envoyer de la pub ! Il se livre lui-même en Jésus Christ ! Quel mystère insondable ! Le vrai Dieu, la Vie, est plus qu’un message… C’est la Vie, et la Vie en abondance !
Ce film est une histoire d’Amour : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime. »
(Jn 15, 13)
Un seul conseil pour les zebibliens : Prenez le risque de
demander à Dieu de se faire connaître pleinement à vous dans la prière ! “Demandez, vous obtiendrez ; cherchez, vous trouverez ; frappez, la porte vous sera ouverte. Celui qui demande reçoit ; celui qui cherche trouve ; et pour celui qui frappe, la porte s'ouvrira. Lequel d'entre vous donnerait une pierre à son fils qui lui demande du pain ? Ou un serpent, quand il lui demande un poisson ? Si donc, vous qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus votre Père qui est aux cieux donnera-t-il de bonnes choses à ceux qui les lui demandent ! Donc, tout ce que vous voudriez que les autres fassent pour vous, faites-le pour eux, vous aussi, voilà ce que dit toute l'Écriture : la Loi et les Prophètes.” (Matthieu 7, 7 - 12)